histoires

Pax Carioca

1. La seule photo qui existe de Vicente Mendes Maciel a été prise lors de sa mort en 1897. On l’y voit étendu sur la terre sèche et poussiéreuse du Nordeste brésilien,  emmitouflé dans des haillons. Il est  barbu, les cheveux rebelles parce que c’est ainsi que doit apparaître un prophète qui regarde dans le cœur des hommes et son cœur dirigé vers le ciel du « Bon Jésus ». De son vivant, à grand pas et accompagné de ses paroles messianiques, il parcourt le Sertão de Bahia. Dans son sillage, en procession, une foule croissante de misérables parmi les misérables, d’esclaves libres, d’indiens, d’assassins et de fugitifs.

Pendant la journée il marche et le soir, il parle. Bientôt, il devient Antonio Conselheiro pour tout ceux qui l’écoutent. Il marche pendant 30 ans dans ce désert jusqu’à arriver à Canudos, au bord du fleuve Baza Barris et il dit : « ici, nous resterons pour combattre l’antéchrist. »

Il est suivi par 15 000 adeptes.

Et l’antéchrist arrive, comme pour confirmer la prophétie, accompagné de la cavalerie de l’armée Brésilienne pour exterminer les rebelles. La toute nouvelle république ne peut se permettre l’existence de territoires autonomes.Le massacre est important et le gouvernement de la république promet des terres aux soldats qui ont participé à la campagne pour alléger leurs consciences. En arrivant à Rio de Janeiro, comme il est loi pour les hommes, les promesses du pouvoir ne sont pas tenues. Les soldats s’installent sur un flanc de colline dans la zone portuaire qu’ils baptisent avec une certaine ironie : Morro da Providencia. 

2. « vous venez pour quoi dans la favela ? Vous apportez de l’argent ou de la confusion ? » Nous demande un habitant de  Morro da Providencia, qui un siècle plutôt aurait sans doute choisit de marcher derrière Antonio Conselheiro. Nous arrivons à la favela pour accompagner une manifestation contre les expulsions à répétition que subissent certains de ses habitants. La préfecture de Rio est décidée à installer un téléphérique qui relira le point le plus bas à celui le plus haut du quartier. Seize cabines, trois arrêts et 40 millions de dollars pour parcourir 800 mètres à vol d’oiseau.

Pour générer l’espace que nécessite l’infrastructure du téléphérique, près de 670 familles doivent être expulsées de façon imminente sans avoir été consultées et avec la promesse d’un logement en théorie équivalent dans un endroit indéterminé. Peut-être que les habitants du quartier ne se souviennent pas de la guerre de Canudos, en revanchent ils connaissent les promesses du gouvernement.

Pendant qu’une quarantaine d’habitants et militants d’organisations sociales se regroupent pour entamer la marche, la police pacificatrice ainsi que des représentants des trafiquants occupent l’escalier qui donne accès au bidonville. À peu de distance les uns des autres, ils laissent clairement entendre, les uns comme les autres qu’ils ne veulent pas d’une manifestation dans le quartier.

« Les trafiquants ne veulent pas d’une manif, ce n’est pas bon pour le commerce. » Le portable d’Edilson référent social de la favela se fait entendre au son de « eu so quero e ser feliz » : des voies inconnues profèrent des menaces. Un policier nous dit : « vous montez si vous voulez, mais là-haut, les balles ne sont pas en caoutchouc. » Finalement, la manifestation est annulée.

Argent ou confusion ?  Ordre et progrès.

3. "Eu só quero é ser feliz,

Andar tranquilamente na favela onde eu nasci, é.

E poder me orgulhar,

E ter a consciência que o pobre tem seu lugar."

4. « Où est Amarildo ? »

On ne sait pas où est Amarildo de Souza, 43 ans, père de six enfants, pécheur et apprenti maçon. Mais on sait où il était la dernière fois qu’on l’a vu, le 16 juillet dernier : dans l’Unité de la Police Pacificatrice (UPP) de la Rocinha, la favela la plus grande du Sud de Rio. Ils l’y ont emmené pour prendre des renseignements. L’entêtement et le courage de sa famille pour demander justice ont transformé sa disparition en symbole de la lutte contre les violences policières. En octobre 2007, la FIFA choisit le Brésil pour le mondial de 2014, un an avant, la ville de Rio est sélectionnée pour les jeux olympiques de 2016. Depuis, trente trois unités de la police pacificatrice se sont installées dans les favelas les plus importantes et sept nouvelles vont le faire dans les prochains mois. Pacifier un territoire, c’est imposer un pouvoir plus fort à celui qui le gouverne. Eliminer le conflit est impossible mais éliminer les belligérants ressemble d’avantage à ce qu’est capable de faire la police militaire.

« Avant, quand tu entrais dans la favela, c’était les narcotrafiquants qui te recevaient avec leurs mitraillettes. Si tu voulais du gaz, ouvrir une boutique, si tu avais un problème avec ton voisin, il fallait que tu parles avec eux. Aujourd’hui, c’est la police pacificatrice qui te reçoit avec ses armes et c’est le narco-trafiquant qui s’arrange avec elle pour pouvoir continuer son commerce. Je ne justifie pas la violence policière, mais on est plus tranquilles.» dit Edu, travailleur municipal, né et ayant grandi à la Rocinha. L’institut de sécurité publique, une agence du gouvernement, annonce que le nombre d’homicides à Rio s’est réduit de 51%. 2 336 assassinats en 2007, et 1209 en 2012. En revanche,  2488 personnes ont disparu en 2012 contre 1209 en 2007, soit une augmentation de 74 %.

Moins d’assassinats, plus de disparitions, la paix se manifeste de façon mystérieuse.

5. "Minha cara autoridade, eu já não sei o que fazer,

Com tanta violência eu sinto medo de viver.

Pois moro na favela e sou muito desrespeitado,

A tristeza e alegria aqui caminham lado a lado.

Eu faço uma oração para uma santa protetora,

Mas sou interrompido à tiros de metralhadora.

Enquanto os ricos moram numa casa grande e bela,

O pobre é humilhado, esculachado na favela."

6. Vu depuis le téléphérique, le quartier d’Alemão ressemble à une ville construite en lego par un enfant anxieux qui aurait perdu les plans. Maisons de briques, les unes sur les autres… Des fissures sombres se dessinent entre les maisons et enserrent la favela : des passages étroits qui serpentent suivant une logique incompréhensible. Celui qui ne connaît pas et ne demande pas n’arrive jamais à destination. Voyageant dans ces capsules rouges, brillantes qui connectent la base de la favela, Bonsucesso avec le point le plus haut, Palmeiras (6 arrêts, 152 cabines), on se sent comme la cerise du gâteau de la pacification. Il y a quelques années, selon O Globo, Alemão était le cœur du narco-trafic, de la prostitution et du funk carioca. Deux organisations criminelles se répartissaient le territoire : Comando Vermelho et Amigos dos Amigos. Les habitants du quartier dansaient au rythme du rap des armes, une ode violente à l’épique auto gouvernance et aux fusils automatiques.  Jusqu’à ce qu’arrive le BOPE (Bataillon des Opérations Policières Spéciales) en novembre 2010. Leur emblème : une tête de mort traversée par un couteau sur deux pistolets et la devise " Couteau dans le crâne, peut importe le portefeuille “ fait poétiquement allusion a leur goût de tuer quel qu’en soit le prix. Cinquante morts et deux films plus tard, le BOPE a laissé la favela prête pour recevoir des visites. Mais de courtes visites puisque la surpopulation et l’absence de tout à l’égout sont les conditions idéales pour que des maladies comme la tuberculose ou la lèpre soient encore présentes. 

En 1920, un immigré polonais avait construit la première maison sur le mont de la miséricorde. Aujourd’hui, il n’en reste rien. Il a été dévoré par les édifices qui s’étendent comme des vagues congelées avant de rompre. Il est seulement resté le nom, en hommage au gringo blond qui par approximation physionomique était connu sous le nom de « l’allemand ».

7. "Quem vai pro exterior da favela sente saudade,

O gringo vem aqui e não conhece a realidade.

Vai pra zona sul, pra conhecer água de côco,

E o pobre na favela, passando sufoco.

Trocada a presidência, uma nova esperança,

Sofri na tempestade, agora eu quero abonança.

O povo tem a força, só precisa descobrir,

Se eles lá não fazem nada, faremos tudo daqui."

8. À quelques mois de la coupe du monde, l’Etat brésilien continue d’appliquer la même politique dans les favelas. Après la pacification militaire, arrivent les unités d’attention médicale primaire et l’assistance sociale. Avec elles, le recensement et les plans d’urbanisme. Le développement exponentiel des favelas n’est pas un phénomène naturel ni une conséquence du narco-trafique mais le résultat de la crise du logement et la difficulté de l’accès à la terre. Sur ces collines viennent s’agglutiner des migrants intérieurs à la dérive après le naufrage de la désindustrialisation. Expulsés de logements urbains, ils se retrouvent en périphérie des villes.  Aujourd’hui la force centrifuge de la croissance brésilienne voudrait réduire ces marges. Urbanisation, légalité, spéculation immobilière et augmentation du coup de la vie sont de mise. Pendant que l’industrie liée au tourisme se prépare pour le banquet, l’implantation de l’UPP avance, les usines chinoises crachent des Fulecos (mascotte de la coupe du monde), les rues et murs de Rio de Janeiro crient : “ils n’auront pas leur coupe du monde”.

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Rio de Janeiro, la deuxième ville la plus peuplée du Brésil:six millions trois cent vingt milles habitants. Un million et demi vivent dans des favelas ou sur des terrains occupés.(chiffres de l'Institut brésilien de géographie et statistique - 2010)

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Vue de la Rocinha. C'est autour de 1930 qu'ont commencé à s'installer des migrants venus majoritairement ddd la Floresta près de Pedra dos Dois Irmãos et de Morro do Cochrane dans le Nordeste brésilien.... (+)

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Des effectifs de l'Unité de Police Pacificatrice (UPP) patrouillent devant l'accès au quartier Morro da Providência, favela située dans la zone portuaire de Rio.

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Vue d'un des nombreux passages tracés entre les édifices de la Rocinha. La favela a une densité de population de 391,99 habitants par hectare, la plus importante de toute la municipalité.... (+)

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Intérieur d'un foyer dans la Rocinha.

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Rue commerçante dans Rocinha.

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Des effectifs de l'Unité de Police Pacificatrice (UPP) patrouillent devant l'accès au quartier Morro da Providência, favela située dans la zone portuaire de Rio.

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Sculpture monumentale du Crist Redempteur situé sur la cime du mont Corcovado. Le Brésil est considéré comme le pays avec le plus grand nombre de chrétiens au monde, religion introduite par les missionnaires qui accompagnaient les colons portugais.

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Rue interne à la Rocinha.

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Ana Beatriz, 17 ans, une des six enfants d'Amarildo de Souza, un maçon porté disparu après avoir été emmené dans un local de l'UPP de la Rocinha pour y être interroger.

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Intérieur d'un foyer dans la Rocinha.

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Enfants et neuveux de Amarildo de Souza (un maçon porté disparu après avoir été emmené dans un local de l'UPP de la Rocinha pour y être interroger) jouant dans leur chambre.

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Siège de l'UPP de la Rocinha, installée en septembre 2012, après l'arrivée de l'armée dans la favela. C'est là que fut emmené Amarildo de Souza, encore aujourd'hui porté disparu.

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Le 2 novembre, jour des morts, presque quatre mois après la disparition de Amarildo de Souza,les voisins et la famille réalisent une cérémonie en son honneur, demandant justice.

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La famille et les voisins d'Amarildo de Souza demandent justice et à voir le corps, en face du siège de l'UPP de la Rocinha.

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Un membre de l'unité de Police Pacificatrice du complexe de Alemao patrouille dans la rue avec son arme réglementaire.

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Des enfants jouent dans une des rues principales du complexe de Alemao.

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Un enfant escalade les ruines des maisons qui ont été démolies pour construire les structures du téléphérique. Les habitants ont été expulsés.

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Le complexe de Alemao est un groupe de seize favelas dans la zone nord de Rio. Selon le recensement de 2010, autour de 65 miles personnes y vivent. Six arrêts de téléphérique et une ligne de 3,5 kilomètres de long connectent la base du complexe et ses hauteurs.

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Intérieur du foyer où vivait Amarildo de Souza avec sa femme, son frère et ses enfants. Au centre son fils Anderson, 21 ans, qui après que le cas ai été connu publiquement, a reçu des offres pour travailler comme mannequin.

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Siège de l'UPP de la Rocinha, installée en septembre 2012, après l'arrivée de l'armée dans la favela.

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Une manifestante pendant la manifestation "Grito da Liberdade" (cris de liberté), à Rio, en novembre 2013. Cette manifestation réclamait la libération des activistes incarcérés lors des révoltes de juillet et aout et contre la militarisation des favelas.

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Graffiti contre la police, acusée de multiples disparitions forcées et d'assassinats dans les favelas, dans les Arcos de Lapa, dans le centre de Rio.

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Zone portuaire de Rio. Mobilisation contre les expulsions des familles qui vivent dans des maisons situées sur le trajet du futur téléphérique planifié par la préfecture dans le quartier Morro da Providência.

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Jour des morts, la famille, des représentants d'ONG et d'organisations sociales marchent jusqu'au siège de l'UPP située dans la partie supérieur de la Rocinha. Les manifestants ont simulé un enterrement avec un mannequin qui symbolisait le corps d'Amarildo de Souza.

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Manequin représentant Amarildo de Souza enveloppé dans un suaire lors de son enterrement symboliqueréalisé par sa famille et ses amis, le 2 novembre, jour des morts.... (+)

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